Attention les yeux, ce ne sont pas un mais deux chapitres que vous trouverez dans ce post où Mickaël commence à apprendre ce qu'il peut faire. Pour ceux qui n'ont pas encore commencé, vous trouverez les chapitres précédents ici


Chapitre 4



- "Thot? Comme le dieu de la mythologie égyptienne?" je lui demande
- "C'est exactement cela jeune homme"
Et bien on peut dire qu'il a la grosse tête lui, il veut juste que je l'appelle comme un ancien dieu !
- "Je pense que je vais m'en tenir à Théodore si vous le voulez bien"
- "Vous y viendrez de toute manière, ne vous en faites pas" me dit-il sur un air de conspiration, comme s'il cachait encore de nombreux secrets. Ce qui est probablement le cas soit dit en passant... "Bien, passons à la première leçon à présent. Comme vous l'avez remarqué, les sons qui nous entourent sont étouffés, pratiquement inexistants pour notre oreille. Je puis également vous assurer que notre conversation n'est pas audible pour les personnes se trouvant aux alentours. Il s'agit d'une modification effectuée sur l'Eidos, mais quel mécanisme entre en jeu à votre avis ?"
- "Je vais faire comme si je vous croyais pour le moment afin d’essayer de comprendre ce qu’il m’arrive, vous ne m'en voudrez pas d'être méfiant."
- "Effectivement je ne vous en veux pas et je dirais même que cela me rassure que vous remettiez en cause ce que je vous assène. Cela prouve que vous réfléchissez quelque peu aux informations dont on vous abreuve, j'approuve"
- "Donc, les sons extérieurs ne nous parviennent pas et je vais considérer que notre discussion reste privée, ne pouvant à la fois être ici et en dehors. Etant donné que je peux vous entendre distinctement, j'en déduis donc que la modification d'Eïdos n'est pas localisée sur mes tympans à moins que vous ne puissiez filtrer les sons en fonction de leur source et comme vous avez parlé d’une bulle précédemment, je pencherais pour cette forme, ce qui a de plus l’avantage de la simplicité. Les sons extérieurs sont très étouffés mais on peut entendre quelques éclats de voix s'ils sont suffisamment forts : j'ai entendu un rire féminin comme s'il était lointain. Cela se rapproche des sons qu'on pourrait entendre en étant dans une pièce fermée. Les murs bloquent une grande partie des ondes sonores mais pas intégralement. Un mur isole du son car il s'agit d'un solide, sa structure ne de déforme pas à cause de l'onde sonore comme le ferait la membrane d'un micro par exemple. On peut aussi ajouter des isolants phoniques qui sont en fait des mousses qui disposent de micro poches d'air. Le son se retrouve piégé dans ces poches. Etant donné que nous ne voyons pas de mur, je pencherais plus pour la solution des micro-bulles d'air qui permettent d'absorber les ondes sonores".
- "Félicitations Monsieur Dorcheret ! Vous avez presque trouvé. En effet j'ai modifié la façon dont les courants d'air évoluent autour de nous pour nous isoler dans un espace sphérique. Celui-ci est délimité par une fine double membrane composée de la vapeur d'eau présente dans l'air. Entre ces deux membranes, l'air est moins dense créant ainsi une dépression qui se déforme et absorbe les ondes sonores. A toute fin utile, la bulle fait environ deux mètres de diamètre."
- "Pourquoi deux mètres ? Après tout nous sommes plus proches que cela et seules nos têtes ont à être ainsi isolées."
- "Mais dans ce cas nous aurions déjà suffoqué mon brave, cette membrane permet d'isoler la zone sous basse pression mais elle nous isole également en grande partie du flux d'air extérieur. Et que je sache vous ne vous êtes pas arrêté de respirer pendant notre entretien. Si j'avais effectivement formé une bulle d'environ cinquante centimètres, combien de temps pensez-vous que deux adultes auraient mis pour consommer la petite portion d'oxygène de l'air ?"

Je me sens à l'étroit tout d’un coup. Et si on atteint la limite, même avec sa grande bulle ? Je panique un peu. Je tends la main vers la bulle en question. Quand j'effleure la membrane, je ressens le froid au bout de mes doigts. Je recule vivement la main.
- "Entre la vapeur d'eau et la différence de pression, il est tout à fait normal que la membrane soit plus fraîche." me dit-il, comme s'il parvenait à lire dans mes pensées "Je pense que la première leçon est terminée, vous démontrez des capacités d'analyse détaillée assez poussées. Nous vivons dans une époque formidable ne trouvez-vous pas ? Le principe d'onde n'est connu que depuis peu par rapport à l'apparition de la musique pourtant les moyens de mettre en sourdine un instrument étaient bien connus. Mais grâce à l'accès à la connaissance dont nous disposons aujourd'hui, vous avez pu mener ce raisonnement sans aide extérieure et très rapidement. Je suis sûr que vous serez une recrue de choix. Je vous attendrais à la Maison Deyrolle, disons mardi soir à 19 heures. Bonne fin de week-end Monsieur Dorcheret"

Il se lève et me congédie ainsi, sans autre forme de procès. Il s'éloigne quand je lui demande :
- "Vous dites que nous ne sommes pas les seuls, combien sommes-nous ? Où ? Qui ?"
- "Patience jeune homme, je ne vais pas vous révéler tous mes petits secrets lors de notre première rencontre. Moi aussi j'ai besoin d'avoir confiance en vous avant d'aller plus loin. Je peux néanmoins vous dire que nous sommes répartis sur l'ensemble des continents et pas seulement en Europe ou aux Etats-Unis comme le pensent les auteurs de fiction." il sourit comme si cela l'amusait de voir que certains pensent que le centre du monde est leur pays. "Qui sommes-nous, cela demande une plus longue explication et un long cours d'Histoire. Au revoir Monsieur Dorcheret".

L'entretien est terminé. Quand il s'avance, je sens un courant d'air. Maintenant que j'y repense, je n'ai senti aucun mouvement d'air pendant notre échange. La bulle a éclaté et la nature reprend son cycle normal. Seul sur mon banc, je me retrouve avec plus de questions qu'avant mon entrevue avec cet étrange gentleman.

* * *

Après le départ de Théodore, je reste un instant bloqué sur ce banc. Mais qu'est-ce que je fais ? Je vais vraiment le croire, lui et ses histoires de modification des lois de la réalité ? Cependant, j'ai envie de le croire. Je fais partie des geeks, comme les autres nous appellent, j'ai été bercé avec des super héros, des séries, des animes et des jeux vidéos. Franchement, qui n'a jamais rêvé d'avoir des supers pouvoirs ? Et là, on me dit que globalement je peux infléchir la réalité mes pensées. C'est grisant après tout. Mais une petite voix dans ma tête ne peut s'empêcher de me dire que tout ça c’est trop beau pour être vrai, que je suis en plein délire et qu'il faut que je consulte, et vite ! Je me lève et reprend le chemin de mon appartement.
Arrivé en bas de chez moi, un homme semble faire le pied de grue. Il semble avoir la quarantaine, l'air détendu. Il porte une chemise blanche sur un jean. Je m'approche de lui pour rentrer dans mon immeuble et quand il me voit il me demande :
- "Salut, Mickaël Dorcheret n'est-ce pas ?"
- "Euh, oui" je réponds avant d'avoir pu mettre un filtre entre mon cerveau et ma bouche.
- "Ah bien, j'étais sûr que c'était toi." me répond-t-il enjoué. Son sourire s'étire. "J'imagine que le vieux t'as déjà fait son speech ?"

Je lève un sourcil, on est passé au tutoiement maintenant ? La bonne humeur de cet homme est communicative.
- "Oh pardon, je manque à tous mes devoirs. Moi c'est Clayton, mais tu peux m'appeler Clay si tu veux. Je suis également de la partie. Donc, tu étais bien avec Thot ?" ma lance-t-il avec un clin d’œil de connivence, comme si c’était une bonne blague.
- "Oui j'étais bien avec lui, mais j'ai l'impression que tout le monde sait tout de mes mouvements ces derniers temps. Désolé mais le week-end, non la semaine a été assez longue, je souhaiterai me reposer un peu." Je suis vraiment fatigué, trop d'informations, trop de choses se sont passées depuis mon réveil mercredi matin.
- "Wé, je comprends. Je voulais juste te dire que, et bien que cela me fasse mal de l'admettre, ce que t'as dit le vieux est la vérité. Par contre, ce qu'il ne t'a pas dit c'est que tu as le choix. Les Faiseurs ne sont pas très nombreux mais nous ne sommes pas un seul et unique groupe. Nous ne sommes que des hommes et des femmes après tout et nous ne sommes pas si différents que les autres : nous ne sommes pas d'accord entre nous. Du coup, nous avons nos propres affinités, motivations, envies qui ont donné naissance à plusieurs groupes. Même si je ne suis pas d'accord avec le vieux, je te conseille de suivre son enseignement car c'est l'un des plus érudits dans le domaine et pour la formation je ne pense pas qu’il ait le moindre rival. Mais quand tu seras prêt, je souhaiterai discuter avec toi pour te donner le choix. Lui il ne te le donnera pas, crois-moi."

Il me temps une carte de visite, cette fois tout ce qu'il y a de plus classique : un numéro de téléphone, une adresse mail. Il n'y a pas d'adresse postale en revanche.
- "Merci". Je lui réponds en balbutiant et en prenant la carte.
- "Ciao, à la prochaine" me lance-t-il en s'éloignant, un petit geste de la main pour me dire au-revoir.

Je reste comme un abruti sur le trottoir, devant la porte de mon immeuble. Alors là mon petit Micka, t'as touché le pompon. C'est quoi ces tarés ? Je n'y comprends rien. Allongé sur mon lit, je me repasse les événements de la matinée. Est-ce que je dois les croire ou plutôt aller consulter un bon psy (parce qu'il va devoir être bon vu le niveau) ? Peut-être devrais-je aller voir la police également. Ça en devient presque du harcèlement. Ils connaissent mon mail, mon adresse, mes habitudes et je ne sais quoi d'autre. Le tout avant que je ne les aie rencontrés pour la première fois. Mais cette histoire passe et repasse dans ma tête, je vois encore la lame du couteau se vaporiser devant mes yeux et la carte de visite retourner à la poussière après l’avoir jetée. Il doit donc y avoir un fond de vérité là dessous. Et puis j'ai envie d'y croire, envie d'avoir un quotidien hors du commun (comme tous me dis-je, on rêve tous d'autre chose, d'un peu de piment dans nos vies après tout). Lorsque je m'endors le soir venu, j'ai retourné ces quelques jours dans ma tête plus de mille fois. J'y ai passé toute ma journée mais je sais déjà que j'irais au rendez-vous mardi soir, je suis attiré par ce frisson d'excitation, de nouveauté. Et puis au pire, je perdrais juste une soirée non ?


Chapitre 5



Lundi matin, laissant de côté ces histoires de Faiseurs, je me rends au travail de manière mécanique : levé le matin, préparation, petit déjeuner, métro. Par contre, une fois au travail je suis relativement en forme. Mes idées me viennent rapidement et fonctionnent souvent du premier coup. Je suis plus à l'aise, comme si mon cerveau avait levé un verrou, comme si savoir que tout (ou presque) était possible levait des barrières que je m'étais fixé inconsciemment. Je me souviens d'avoir lu un article qui disait que pour réussir, se dépasser, il fallait avant tout croire qu'on pouvait le faire, que psychologiquement on se mettait trop de barrières. Qu'il s'agisse de limitations sur nous même en se croyant mauvais, des limitations sociales de notre société (et en ce moment niveau barrières sociales on est au maximum), de la vision des autres... Mardi, à la pause, je déjeune avec Philippe.
- "T'as l'air en forme, on avance plutôt bien et tu y contribues pour une bonne partie."
- "Merci, je me sens plus léger en ce moment, je tente de nouvelles approches et j'ai l'impression que ça marche"
- "Et comment ! Qu'est-ce que t'as fait ce week-end pour nous revenir en si bonne forme ? Dans tous les cas, surtout n'arrête pas et même si tu peux, partage ton secret, n’hésite pas à me passer des tuyaux." me dit-il dans un grand éclat de rire. Il est comme ça Philippe, très expressif.

Cette coupure me fait du bien, j'apprécie ces instants de détente. Devrais-je lui parler de ma rencontre avec Théodore ? Du conseil de Clay ? Un petit débat intérieur se tient dans ma tête entre moi et moi-même. Si je lui parle de Théodore, je vais devoir lui parler du reste, de l'agression, de ce que j'ai cru voir (je ne suis même plus sûr de moi, comme si le souvenir de cette soirée s'estompait), des Faiseurs (et encore s'ils existent réellement). Non, je ne peux pas lui en parler, en tout cas pas maintenant. J'ai besoin d'en savoir plus. Je m'avoue aussi que je souhaite garder mon petit secret pour moi par pur égoïsme. Si je suis réellement ce qu'ils pensent, j'ai envie d'en profiter mais je préférerais être le seul à en profiter pour le moment.
Ce n'est pas que je n'ai pas confiance en Philippe mais je sais qu'avec son franc parlé, ça lui échappera à un moment ou à un autre. Et je n'ai fondamentalement pas confiance en la nature humaine : nous nous prouvons sans cesse que nous ne sommes pas les gentils sur notre petite planète perdue. Incapables de ne pas lancer une guerre, incapables de travailler ensembles sans avoir une idée derrière la tête pour au final sortir le vainqueur, le grand gagnant ! Je ne veux pas d'un monde de Bisounours non plus, mais je pense qu'on peut trouver le juste milieu, ne pas être d'accord mais pouvoir en débattre sans pour autant sortir une arme (qui est une solution de facilité et qu'on voit de plus en plus ces derniers temps), que la démocratie fonctionne, un peu au moins (note à moi-même, j'ai un vrai problème avec la politique ces derniers temps on dirait). Je suis sans doute un peu trop idéaliste sur ce coup-là mais j'ai envie d'y croire. Au final, j'opte pour une réponse bateau à la question de Philippe.
- "Ben tu sais, un week-end tranquille. Du beau temps, un footing aux jardins du Luxembourg, du repos et me voilà frais et dispo pour la semaine. Et puis on n'est que mardi, attendons le reste de la semaine pour crier victoire".
- "Mwé, t'as raison mais si tu pouvais continuer ça m'arrangerait, j'aimerai bien finir tôt vendredi pour partir en week-end." me dit-il sur le ton de la conspiration.
- "Un petit week-end de prévu Philippe ? Tu pars où ?"
Et la pause déjeuner continue sans plus penser aux Faiseurs.

* * *

Ce soir-là, en sortant du travail, je sais pertinemment que je vais aller au rendez-vous avec Théodore. J'ai tenté de ne pas trop y penser depuis dimanche mais c'est plus fort que moi. J'ai envie d'y croire, j'accepte enfin que j'ai envie d'être un Faiseur, d'être capable de modifier le réel grâce à mon esprit. Ses deux derniers jours au travail j'ai pu avancer sur mes projets à un très bon rythme en partie parce que je me disais que je pouvais le faire, alors pourquoi ne pas partir avec la même philosophie pour cette aventure. Il sera toujours temps de se dire que j'ai perdu mon temps plus tard, et de toute manière personne ne m'attend à la maison.
En cherchant des informations sur la Maison Deyrolle, je m'aperçois qu'une fois encore il s'agit d'un lieu assez proche de chez moi mais qu’il m’est inconnu. Dans le septième arrondissement de Paris, il est niché derrière le musée d'Orsay, à peine à un kilomètre du jardin du Luxembourg. Il s'agit d'un cabinet de curiosités ouvert depuis 1831 : un magasin assez hétéroclite, regroupant des éléments naturels ou historiques assez originaux. C'est une boutique/musée qui propose des animaux empaillés, des collections entomologiques mais également des pièces somme toute assez originales comme un taureau de corrida dans lequel est incrustée une boite de papillons jaunes. Cela devant symboliser le mélange entre la force et la fragilité de la nature. Bon, ce n'est pas mon genre de décoration, surtout dans mon petit studio mais ça a le mérite d'être original et ce n'est pas de l'art abstrait.
Quand j'entre dans la boutique, je ne vois personne au premier coup d’œil et commence à passer dans les rayonnages. Je trouve ça assez fascinant je l'avoue. Je n'étais jamais rentré dans une telle boutique mais je la trouve très colorée, sur l'un des murs, une collection de papillon est disposée derrière une vitrine. Ils sont bleu sombre, clair ou verts ; des couleurs très chatoyantes. Et juste à côté de la vitrine, un groupe de félins empaillés me fixe. Le contraste entre les pelages jaune orangé tachetés ou non et les papillons me saute aux yeux mais la mise en scène fonctionne et l’œil est attiré. Même si j'avoue que le regard d'un des félins me gêne un peu. J'ai l'impression qu'il me fixe, moi ! C'est à cet instant, forcément, que Théodore fait son apparition. Il est avec un autre homme, qui semble plus âgé. Ils discutent en s'approchant de moi.
- "Bienvenue Monsieur Dorcheret, je constate avec plaisir que vous avez accepté mon invitation directement cette fois. Je vous présente Monsieur Parmet, responsable de ces lieux.". Monsieur Parmet incline la tête en signe de bonjour.
- "Bonjour Théodore, Monsieur Parmet, vous avez une très jolie collection." réponds-je poliment, "J'avoue que je ne connaissais pas du tout votre établissement."
- "Merci, vous attendiez-vous à un endroit recouvert de poussières Monsieur Dorcheret?" me demande monsieur Parmet?
- "Euh non, pas du tout" je me défends, "enfin peut-être un peu, je suis désolé." Mais il ne s'en offusque pas, il a même un regard brillant de malice. Il doit en avoir vu des personnes passer les portes de sa boutique avec le mauvais à-priori. Je comprends qu'il rit à mes dépens.

- "Allons bon, soufflez Monsieur Dorcheret, vous êtes le bienvenu ici comme tout le monde. Mais si vous êtes un ami de Théodore, c'est d'autant plus un honneur pour moi de vous accueillir dans mon humble cabinet de curiosités. Vous pouvez m'appeler Eric si vous le souhaitez."
- "Dans ce cas appelez-moi Micka je vous prie."

Nous nous serrons la main et, avec un petit signe à Théodore, il s'éloigne vers son comptoir.
- "Bien, maintenant que les présentations sont faites, veuillez me suivre je vous prie". Théodore a pris un ton plus formel. On dirait un professeur, ce qu'il va être pour moi de toute manière si j'ai bien suivi ce qu'il m'a dit.

Nous traversons les rayonnages de la maison Deyrolle et nous dirigeons vers le fond de la boutique où plusieurs portes se font face dans un couloir.
- "La maison Deyrolle propose depuis peu des cabinets de curiosité personnels. Je dispose de l'un d'entre eux et c'est là-bas que nous débuterons votre apprentissage." m'annonce Théodore en s'approchant de l'une des portes qu'il ouvre, "Veuillez entrer je vous prie".

Quand j'entre dans le cabinet de curiosités personnel de Théodore, j'ai l'impression d'avoir changé d'univers. Il s'agit du même type d'objets que dans le reste de la boutique mais tout a une touche différente. La couleur des murs tout d'abord est plus douce, là où les murs étaient d'un blanc médical dans la boutique, ils sont ici adoucis, toujours clairs mais plus intimistes. Des rayonnages et vitrines sont présents sur trois des quatre murs. Au centre de la pièce, une scène saisissante de réalisme d'un combat entre un ours noir et un tigre. Les deux bêtes empaillées se font face, l'ours levé sur ses pattes arrières, la gueule grande ouverte dans un cri muet. Le tigre, quant à lui, est ventre à terre, les yeux pointés vers la tête de l'ours et les crocs découverts. La mise en scène est complétée par quelques rochers et fausses herbes qui feraient croire à un arrêt sur image sur un documentaire. Je ne suis pas un fervent défenseur des animaux mais je ne suis pas non plus un fan de la taxidermie. Néanmoins, je peux admirer le travail qui a été fait. Les pelages sont superbes, on remarque même des zones hérissées sur le dos de l'ours alors que le tigre semble irradier d'une force plus tranquille. Le tableau est saisissant, force brute contre force féline. Je me pose même la question de savoir qui gagnerait si ces deux prédateurs pouvaient prendre vie et poursuivre leur danse macabre.
Le reste de la collection est tout aussi impressionnante, dans l'une des vitrines je vois plusieurs planches contenant des scarabées, une autre contient des libellules et d'autres des papillons. Là encore les couleurs sont chatoyantes, encore plus que celles aperçues dans la boutique principale. Je ne peux m'empêcher d'arpenter la pièce, sous le regard de Théodore qui me laisse faire. Sur un rayonnage je vois des pots de formol contenant de petits animaux mais je ne peux pas tous les reconnaître. Sur le dernier mur se trouve un râtelier d'armes sur lequel repose uniquement des lames : des épées courtes, courbes, longues à deux mains, des dagues, rapières. Le reste de la pièce est d'une propreté impeccable, quelqu'un prend soin de toutes ces pièces. Sur le râtelier, les lames semblent prêtes à l'emploi. C'est différent du reste de la pièce, ce n'est pas de la saleté mais les lames ne sont pas étincelantes comme on pourrait le voir sur une exposition. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'impression que toutes ces lames pourraient être utilisées pour le combat, qu'elles sont entretenues avec soin également mais pas dans une optique d'exposition, elles restent des armes.
Mon regard se promène sur cette pièce et il s'arrête sur un chat empaillé en haut d'une étagère, entièrement noir, dans une pose proche du fameux chat noir de Paris. Ses yeux verts me fixent, comme s'ils pouvaient voir à l'intérieur de mon être. Et tout d'un coup je le vois sauter de son perchoir et s'approcher de Théodore. J'ai un mouvement de recul, surpris.
- "Allons, allons. Ne craignez rien de Sphynx, il est très affectueux."
- "Désolé, j'ai cru qu'il était empaillé, je ne m'attendais pas à ce qu'il saute de là-haut."

Cela semble faire rire Théodore, tout du moins sourire.
- "Si vous avez terminé votre visite, je vous propose de commencer. J'apprécie la curiosité dont vous faites preuve, même sur des sujets qui ne sont à priori pas de votre domaine de compétence n'est-ce pas ?"
- "Effectivement, je n'étais jamais entré dans un tel endroit. Comme Eric l'a bien compris, je voyais ce genre d'endroit comme un endroit ancien et poussiéreux, c'est très différent je l'avoue."
- "Cet endroit est tout de même spécial, c'est une maison de prestige et ils prennent grand soin de leur collection. Approchez, je vous prie, nous avons beaucoup à faire" me dit-il en m'indiquant deux chaises et une table, "J'imagine que vous souhaitez commencer par les travaux pratiques et que l'Histoire passera au second plan, vous, les jeunes, êtes si impatients de nos jours."

* * *

Une fois installés à la table, je me demande ce que je fais ici, avec cet homme que je connais à peine mais qui dit pouvoir m'apprendre à être quoi ? Un surhomme, un genre de bête de foire ? Non, un Faiseur.
- "Nous allons commencer par des exercices simples mais surtout avec une portée très limitée. Comme vous l'avez constaté lors de votre agression, et même si cela était sous une grande dose de stress, vous ne pouvez pour le moment pas influer sur la réalité tangible sur plus de quelques millimètres, un centimètre tout au plus. C’était un peu plus facile avec la carte de visite mais là encore c’était plus par frustration que par contrôle conscient. Depuis lors, avez-vous constaté un changement en vous ? Vous sentez-vous plus intelligent par exemple ?"
- "Depuis deux jours je me sens plus vif au travail oui mais je ne dirais pas plus intelligent, c'est plus comme si je pensais plus clairement. Je serais sans doute arrivé aux mêmes résultats mais il m'aurait fallu plus de temps."
- "La nuance est importante mais c'est cela. Être un Faiseur ne vous rend pas plus intelligent, plus fort ou plus attrayant mais vous pourrez réagir plus rapidement aux situations, vous adapter mais surtout adapter le monde qui vous entoure. Par exemple, lors de votre agression, vous avez réussi à altérer la réalité pour disloquer la structure d'une lame de couteau. Quelles autres solutions auriez-vous pu envisager à votre avis ?"
- "Dans l'hypothèse où j'aurais effectivement pu faire une telle analyse à ce moment-là, j'imagine que j'aurais également pu vouloir rendre ma peau plus solide que la lame. Cela m'aurait évité le coup de poing que j'ai reçu quand, emporté par son élan, mon agresseur m'a frappé, le manche du couteau toujours en main."
- "Effectivement. Et nous allons travailler ce point justement, il est relativement facile."

A cet instant, Théodore sort de sa poche un canif. Il ne s'agit pas d'un couteau mais le souvenir de la soirée de la semaine dernière refait surface. Malgré moi je panique à la vue d'une lame. La situation est totalement différente, le couteau n'a rien à voir (il est vraiment beaucoup plus petit ou bien est-ce ma mémoire qui me joue des tours en me faisant croire que l'autre avait pratiquement un sabre en main ?) et le regard de Théodore n'a rien de menaçant et n'a pas la lueur de folie que j'ai pu lire dans les yeux de mon agresseur. Ne réalisant pas la peur intérieure qui menace de me submerger, il poursuit :
- "Il y a deux manières pour une matière d'être plus résistante qu'une autre. La première est de disposer de composants naturellement plus résistants. Par exemple, si vous faisiez se rencontrer deux blocs, l'un de bois, l'autre de métal, de masse équivalente et tous deux lancés à la même grande vitesse mais dans des directions opposées, le bloc de bois serait proprement désintégré alors que le cube de métal serait juste égratigné. La seconde est que la structure d'une matière soit plus résistante que l'autre, que le tressage des forces entre chaque atome lui permette d'absorber le choc ou de le repousser."
- "Il suffirait donc que je remplace la partie de mon corps ciblée par du métal ? Disons ma main ?"
- "Cela suffirait oui mais serait en revanche impossible. Votre corps ne dispose pas de suffisamment de métal en lui pour réaliser cet exploit. Nous ne pouvons pas nier l’existence d'un objet ou d'une personne mais il est également très difficile de créer de la matière. Il est légèrement plus facile de la transfigurer mais cela reste très complexe. La seconde solution en revanche est plus simple car elle ne nécessite pas de créer, ou plutôt devrais-je dire de modifier de la matière, il suffit de la rendre plus résistante dans sa structure."
- "Je peux avoir un indice peut-être ?" je demande, un peu perdu.
- "Un seul dans ce cas. Si vous tractez une voiture en panne avec la vôtre en utilisant une corde pour relier les deux automobiles, si la voiture qui tracte doit freiner en urgence, la seconde va l'emboutir par l'arrière. Si vous effectuez la même action mais cette fois les deux voitures étant reliées par une barre de remorquage, dans ce cas vous n'aurez aucun problème."
- "Parce que le lien entre les deux voitures assure une distance constante entre elles", dis-je, réfléchissant tout haut. "Si je comprends bien votre raisonnement, rendre un système plus solide pourrait se faire en fixant les positions relatives de chaque constituant du système, comme deux objets reliés par une barre non flexible."
- "C'est exactement cela, vous êtes sur la bonne voie".
- "Donc pour rendre ma peau plus dure, il faudrait que j'arrive à figer la distance entre chaque atome de mon épiderme, cette force de tension devant être supérieure à la force d'une lame qui voudrait me traverser la main."
- "Vous êtes vif. J'apprécie décidément énormément cette époque. Si le savoir qu'on vous enseigne dans vos écoles n'était pas si développé, rien que cette discussion aurait pu prendre des jours. Quoique certaines de vos élites travaillent plutôt à démanteler le système scolaire mais passons. Maintenant que vous savez quoi faire, faites-le"

Je le regarde incrédule, il est marrant lui, comment je fais ça ? La dernière fois je n'ai agi que par instinct. Là, il y aurait une recette magique pour déclencher le processus ? Et je devrais la connaitre en plus ? Je fixe le dos de ma main, comme si elle pouvait me donner la solution. Le but de l'exercice est donc de fixer la structure géométrique de ma main, ou plutôt de ma peau pour réduire le champ d'application. Pourtant je n'y arrive pas, je vois toujours le petit canif posé sur la table et je ne peux empêcher la terreur de continuer à me gagner. Je repense à la semaine dernière, quand j'ai cru ma dernière heure arrivée.
- "J'attends, Monsieur Dorcheret", Théodore semble impatient.
- "Je n'y arrive pas, je ne sais pas comment faire."
- "Il faut que vous trouviez la clé qui vous permet de déclencher vos dons de Faiseur, celle qui vous permettra de connecter directement vos pensées à l'Eidos et ainsi de pouvoir modifier la réalité tangible. Vous l'avez déjà fait et c'est la première fois la plus difficile. Néanmoins cela ne vous sera réellement aisé uniquement grâce à premièrement à de la pratique et deuxièmement de l'entrainement que d'aucun dirait, difficile et exigeant."

J'ai beau me concentrer, imaginer que ma main se solidifie ou plutôt que je veux bloquer tout mouvement à sa surface. Je la fixe intensément, je sens même une goutte de sueur sur mon front (est-ce dû à la chaleur ambiante ou bien à ma tentative de concentration ?). Du coin de l’œil je vois que le canif n'est plus sur la table, il est dans la main de Théodore, qui le lève et l'abat vers la main que je fixe sur la table, son regard est totalement inexpressif.