La petite soirée de Micka se poursuit, une ambiance plutôt détendue en bord de mer. Pour ceux qui tombent pas hasard sur le blog et à ce chapitre, tout d'abord bienvenue et ensuite vous trouverez tous les chapitres précédents ici


Chapitre 8



Une fois l'entrée passée, je comprends que cet endroit n'est pas seulement un hôtel mais également le casino de la ville. Bien sûr je savais qu'il y en avait un ici mais je n'étais jamais venu avant. Clay se dirige directement vers l'espace du fond sans un regard vers les machines à sous disposées dès l'entrée jusqu'aux tables de jeu. En remontant les allées, nos pas étouffés par une moquette rouge, j'observe les joueurs, plus ou moins jeunes, la plupart presque heureux de perdre leur argent, dopés au frisson de l’excitation que procure le jeu. Certains ont dû jouer plus longtemps car ils sont fébriles en plaçant les pièces dans le monnayeur, attendant de récupérer leur mise qui a dû être supérieure à ce qu'ils étaient prêts à perdre. Une fois les machines à sous passées, nous arrivons aux tables de jeux : roulette, black-jack, poker, craps. Le poker fait le plein, sans doute poussé par la mode des jeux en ligne qui fait miroiter que tout le monde peut devenir un as du poker et s'en mettre plein les poches tout en étant assis derrière son écran, son langage corporel masqué par l'écran et le clavier. Mais peu s'en sortent vraiment ainsi par rapport aux nombres de tentatives. Du coup, ici aussi le poker fait table comble : les joueurs, ceux qui les accompagnent et ceux qui veulent s'approcher de la table pour assister à la dernière mise, où s'imaginant pouvoir apprendre en regardant une ou deux mains. Mais Clay ne leur accorde même pas un regard, il fonce vers le craps, moins pris d'assaut.
Il prend place et demande au croupier de lui fournir des jetons en échange d'une petite liasse de billets qu'il sort de sa veste. Son geste n'est pas théâtral mais efficace, un léger mouvement de tête, il pousse la liasse vers le croupier, qui lui fait glisser en échange deux piles de jetons. Je n'ai pas vu combien il a changé en détail mais il s'agissait de billets de deux cents euros, il doit y avoir pour cinq mille euros de jetons devant lui. Il se saisit des dés au tour suivant, mise sur un craps uniquement, les lance. Et gagne ! Les spectateurs à la table sont directement attirés par Clay : un nouveau joueur vient d'arriver et gagne dès le premier lancé. Sauf que moi je sais ce qu'il s'est passé. Il a triché, il a utilisé son pouvoir pour que les dés fournissent le bon total. En reprenant les dés sur le tapis de jeu, il me fixe. Nous savons tous les deux ce qu'il se passe. Il me défie du regard de faire un scandale en dénonçant la supercherie, à laquelle personne ne croira d'ailleurs. Il pourrait très bien me laisser ici, à plus de deux cents kilomètres de chez moi, alors que je dois retourner travailler demain. L'autre solution est de ne rien dire et de devenir son complice pour la soirée. Car j'ai la certitude qu'il s'agit uniquement du premier coup de pouce de la soirée.
Ma conscience se dispute avec moi-même afin de savoir quelle décision je dois prendre. La bonne décision est bien sûr de mettre fin à ce manège. Mais le petit diablotin sur mon épaule a également envie de s'amuser un peu. Après tout, le risque pour un casino est faible par rapport aux revenus globaux, puisque la banque gagne toujours. Et j'ai vraiment, mais vraiment, besoin de relacher la pression des ces dernières semaines. Je lui souris donc en retour, hochant imperceptiblement la tête. La soirée pouvait commencer.
J'ai laissé Clay jouer au craps, et je me suis occupé de la roulette. Le croupier fait tourner la roulette, lance la boule. Les joueurs finissent leurs mises.

- Clic -

Une petite pensée, un léger coup de pouce, un ricochet et hop, la bille sautait d'une case à une autre. Victoire !
J'étais électrisé, je pris une coupe de champagne d'un plateau que j'ai vu passer sans même
un regard pour la personne que le tenait. Bien sûr nous faisions en sorte de perdre la plupart du temps pour ne pas éveiller les soupçons mais notre balance globale restait très positive. J'ai compris pourquoi Clay n'était pas allé aux jeux de cartes dès le départ. C'est parce que ces jeux ne sont pas entièrement soumis aux aléas de la chance, où plutôt de la physique. Les cartes sont dans leur sabot mais l'ordre est prédéterminé avant même que la partie ne commence. Il faut donc un temps d'évaluation pour estimer les chances de remporter la mise. Cela étant, cela repose également sur les autres joueurs qui peuvent prendre une carte supplémentaire ou non, bluffer ou même abandonner en cours de route. Il ne s'agit plus de variables physiques et tangibles que nous pourrions manipuler mais de mathématiques probabilistes pour les cartes ainsi que des sciences du comportement pour lire les futures actions des joueurs. Nous nous contentions donc de faire sauter la banque sur les tables où les autres joueurs n'avaient pas d'effet sur le résultat.
Le flux et reflux des personnes autour des tables continuait mais nous étions dorénavant deux pôles d'attraction. A côté de Clay, une charmante blonde soufflait sur les dés du craps afin de lui porter chance. Comme s'il en avait besoin... Une brune était à son autre bras. Il était dans son élément, aucun doute qu'il avait déjà fait ça avant. Après environ une heure de ce traitement, nous nous retirâmes des tables de jeu, au grand soulagement des croupiers qui passaient une très mauvaise soirée et nous partîmes dîner. Clay emmena avec nous les deux femmes que j'avais aperçu auparavant.
- "Alors, tu passes une bonne soirée ?" me demande-t-il une fois installés à table.
- "Oui, c'est très ... amusant", réponds-je pour ne rien laisser paraître aux deux femmes avec nous
- "Tu fais bien de t'amuser, il faut profiter de ce que la vie a à nous offrir."
- "Mais dans l'immédiat j'ai faim."
- "Alors passons commande !"

* * *

Après notre dîner, copieux et un peu arrosé, nous primes congés. Les deux groupies de Clay, Alicia et Cassandra je crois, semblaient déçues de ne pas pouvoir passer plus de temps avec nous (bien que je soupçonne qu'elles étaient plus déçues par l'absence de Clay que la mienne). Mais j'insistais auprès de Clay car je ne voulais pas manquer le boulot le lendemain. A l'extérieur, le voiturier se précipita pour aller chercher la voiture de Clay. Suite à notre petite soirée j'imaginais sans peine comment il avait pu se l'offrir. Clay m'offrit de prendre le volant mais je n'avais jamais conduit de bolide comme celui-ci et j'avais un peu bu pendant le repas, je ne voulais pas risquer nos vies même si d'après Clay, nous serions toujours plus à même de conduire que les gens qu'il qualifie de "normaux". Je ne voulais cependant pas prendre le risque, ce qui ne m'empêcha pas d'attaquer dès que nous fûmes sur la route.
- "Je me suis vraiment amusé, merci pour la balade mais tricher pour gagner c'est mal. Je sais, ça parait très chevalier blanc mais nous avons volé ce casino."
- "D'une part, nous aurions pu rester un peu et continuer à profiter des joies de la vie, et je ne parle pas que des jetons sur une table de jeu... D'autre part, le casino vole lui-même ses clients je te signale ! Les machines à sous sont réglées de manière à ce que la banque gagne systématiquement, les règles du black-jack lui permettent mécaniquement de gagner plus souvent avec une stratégie fixe, la roulette est un parfait exemple d'application de la théorie du chaos mais les meilleurs croupiers sont aussi capables de viser les cases, les boissons sont offertes aux joueurs qui réussissent pour leur brouiller les idées... Au final, nous avons volé des voleurs."
- "Si tu me dis qu'on est des Robin des Bois modernes je vais me croire dans un mauvais film de série B"
- "Bien sûr que non, c'est pour notre propre portefeuille que nous avons gagné cet argent. J'ai juste moins de scrupules que toi. Par contre je suis assez égoïste et pas du tout philanthrope."
- "Et c'est la philosophie des ... Desheret, c'est bien le nom de ton clan ?"
- "C'est une partie de notre philosophie oui. Nous préférons vivre pleinement plutôt que d'attendre que le monde passe."
- "Mais vous ne faites que vous amuser ?"
- "Pas seulement, nous vivons dans ce monde qui évolue également. Les Kémets vivent en dehors de ce monde, le regardent de loin. C'est sans doute en partie dû à leur plus grande mémoire de l'ancien temps où ils ont été déchus de leur piédestal."
- "Mais de l'eau a coulé sous les ponts, les Faiseurs de ce temps sont depuis longtemps morts et redevenus poussières. Même si Théodore se fait appeler Thot ce n'est que parce qu'il se voit comme un descendant spirituel de ce dieu qui était le gardien du savoir."
- "Il ne t'a rien dit ?" me lance Clay avec un regard surpris.

Il s'engage dans la première aire d'autoroute disponible, se gare rapidement, coupe le moteur et me regarde droit dans les yeux :
- "Quel âge a Thot à ton avis ?"
- "Je dirais la cinquantaine, à peine passée."
- "Et moi ?"
- "Trente-cinq ans environ."
- "T'as tout faux, Thot a plus de cinq mille ans, ce n'est pas un descendant spirituel du dieu original comme tu le penses, c'est lui, le dieu original ! Il fait partie des premiers Faiseurs à s'être révélés. Il était là à l'aube du conflit et fait partie de ceux qui s'en sont sorti."
- "Bien sûr, et toi tu es Seth, l'ennemi juré de la Lumière et tu as aussi plus de cinq mille ans." dis-je avec un rire nerveux.
- "Non, moi je suis un jeunot, je n'ai qu'une centaine d'année. Je n'ai pas assisté au grand conflit. Quand je t'ai dit qu'il était très rare de découvrir un nouveau Faiseur, c'est vrai. C'est parce qu'un Faiseur peut étendre la durée de sa vie. Non, stop ! Ne me coupe pas pour me demander comment et oui certains décident de ne pas le faire, mais le fait est qu'un Faiseur apparaît environ tous les cinquante à deux cents ans, il y a eu des exceptions bien sûr, des genres de génération spontanée, mais pas depuis près de 2000 ans. Jusqu'à ta révélation, j'étais le petit dernier, le bleu si tu préfères."
- "Ah Ah Ah! La bonne blague, celle-là elle est gratinée. Et il y a un lapin blanc qui nous emmène au fond du terrier pour voir la reine de cœur ?"
- "Je ne ris pas là, c'est sérieux. Théodore est bien celui qu'il prétend être, c'est Thot, qui a traversé les âges depuis l'Egypte antique."

Tout doucement, les pièces d'un grand puzzle se positionnent les unes par rapport aux autres, certaines remarques que m'ont faites Thot et Clay se rappellent à ma mémoire : "vous avez de la chance de vivre dans cette époque", "le savoir de nos jours est plus accessible", "il n'y a pas si longtemps, comprendre un concept aussi simple aurait pris plusieurs jours d'explications..." Cette manière de parler également, Thot semble empreint de tant de manières, il préfère le vouvoiement, son cabinet de curiosités, Sphynx qui est toujours avec nous lors de mes leçons... J'avais mis tout cela sur le compte de sa cinquantaine mais cela pourrait remonter à bien plus loin.
- "Oh mon dieu !"
- "Non, appelle moi juste Clay" dit-il avec un sourire avant de remettre le contact.

* * *

Clay m'a ramené chez moi sans accro et un peu moins vite qu'à l'aller. Je n'arrive pas à dormir bien qu'il soit presque deux heures du matin. L'invitation de Clay, le trajet à tombeaux ouverts, le casino, la triche, le plaisir que j'ai pris à tricher (il faut que je me l'avoue après tout), le dîner, le trajet retour, la révélation de Clay. Dois-je le croire ? J'ai l'impression que je me pose cette même question à chaque fois que je croise quelqu'un ces temps-ci. Je n'arrive pas, ou je ne veux pas faire confiance. J'ai perdu foi en l'Humain, je le sais, et toutes ces histoires de Faiseurs ne m'aident pas. Je ne peux plus nier de la réalité de nos pouvoirs, entre mes cours et la petite démonstration de ce soir à la roulette, ce n'est pas le sujet. Mais puis-je croire que les Faiseurs peuvent allonger leur vie ?
D'après ce que m'a expliqué Clay sur le chemin, nous ne sommes pas immortels, un coup de feu ou un poignard dans le cœur et c'est réglé, plié, disparu le Faiseur. En revanche, la maladie et la vieillesse peuvent se combattre. Il suffirait, d'après Clay en tout cas, d'utiliser nos pouvoirs sur l'Eidos pour comprendre les mécaniques biologiques et les influencer pour faire régresser une maladie, même incurable pour la médecine moderne, ou pour faire se reproduire nos vieilles cellules. Le système nerveux étant quant à lui préservé naturellement, renforcé qu'il est par son pouvoir sur l'Eidos. Bon, l'explication peut se tenir mais je me décide à demander à Théodore, Thot ou peu importe son nom quand je le verrais et tant pis si je dois lui parler de la virée à Deauville.
Il y a également cette histoire de clans. A priori je vais devoir choisir entre les Kémets et les Desherets, les autres clans seraient des groupements mineurs qui sont alliés d'une manière ou d'une autre à l'un des deux grands clans. Comme j'ai déjà été approché par les deux clans majeurs, Clay pense que les clans mineurs ne feront pas de mouvement avant que les choses se tassent, que je rejoigne l'une des deux alliances pour ensuite potentiellement m'amener dans un des courants de pensées sous-jacents. Un peu comme si je choisissais une école et ensuite mes options pour me spécialiser.
Ça tourne dans ma tête, et ce n'est pas dû à l'alcool. J'ai sans doute un peu forcé sur l'utilisation de mes pouvoirs. Je les maîtrise de mieux en mieux, à présent ma sphère d'effet mesure environ un mètre et je maîtrise presque les concepts de déplacements d'objets, même si je ne peux l'appliquer qu'à de petits objets pour le moment (ce qui était pratique pour la roulette). Appliquer une force sur un objet n'est pas difficile à comprendre mais il faut que cette force soit supérieure aux forces environnantes, principalement à la gravité. Pourquoi ai-je trouvé cela si grisant ? Est-ce braver l'interdit ? Moi qui ne le fais pratiquement jamais, parce qu'il faut suivre les règles du jeu, j'ai pris un plaisir juvénile à voler le casino, parce qu'il n'y a pas d'autre mot soyons honnête sur la terminologie à défaut du reste. Sur tous ces problèmes qui gravitent dans mon esprit, système solaire miniature dont le centre est mon nouveau statut de Faiseur et les capacités que j'ai acquises, je glisse dans le sommeil.