Bonjour, Mickaël est de sortie cette semaine! Au final j'ai coupé en deux cette petite sortie car ça commençait à faire un peu long. Pour ceux qui tombent pas hasard sur le blog et à ce chapitre, tout d'abord bienvenue et ensuite vous trouverez tous les chapitres précédents ici


Chapitre 7



Deux semaines se sont passées depuis ma première leçon avec Théodore et je l'ai revu à quatre reprises depuis. Parfois, je n'ose toujours pas croire ce qui m'arrive. Toutes les possibilités qui s'offrent à moi me donnent le tournis. Je comprends un peu mieux les concepts d'Eidos et d'Idea (ou de monde tangible). Pour simplifier, nous pouvons agir sur les forces qui régissent le monde physique, l'Idea, en manipulant la réalité qui existe dans ce monde supérieur, Eidos. Il s'agit de plus ou moins de tordre les règles de la physique. Qui aurait cru que mes cours de physique-chimie lors de mes classes prépa me seraient utiles aujourd'hui, surtout pour faire mentir ces règles qui me semblaient immuables jusqu'à lors. J'ai également l'esprit beaucoup plus clair, d'après Théodore il s'agit d'un effet secondaire car nous avons accès à l'Eidos. Je suis un Faiseur visualiseur à ce qu'il parait, je transforme ma perception d'Eidos en un univers visuel, que je vois en superposition du réel. C'est un peu comme si j'avais devant moi un monde à ma disposition, où je peux placer des blocs ou divers éléments pour les regarder plus tard, les emboîter, les accrocher à une espèce de fil mental pour en faire un rappel, comme un nœud de mouchoir. J'utilisais déjà ce genre de représentation mentale quand je devais résoudre un problème complexe, un morceau de code à développer qui devait s'intégrer dans un système plus grand. Seulement à présent tout est amplifié, comme si je pouvais organiser tout mon esprit.
Toujours d'après Théodore, je suis très analytique, ce qui à priori est une bonne chose car cela me permet de comprendre et de concevoir un enchaînement complexe d'actions presque instinctivement. C'est d'ailleurs bien la première fois que mon côté analytique me sert autant et semble un avantage. Dans ma vie sociale, cela m'a plutôt desservi qu'autre chose, surtout étant gamin. Quand j'ai intégré une prépa puis mon école d'informatique, je me suis aperçu que je n'étais pas le seul dans mon cas, qu'on était plusieurs. Et même qu'on avait un nom pour se reconnaître, on était des geeks. Et là je me suis éclaté. D'une part parce que le terme geek est largement galvaudé : non, nous ne sommes après tout pas asociaux, boutonneux et enfermés dans une cave (enfin quelques-uns oui, j'avoue, mais c'est comme dans chaque groupe de personnes), nous sommes juste très curieux de tout et nous adorons également le monde de l'imaginaire qui nous a bercé depuis tout petits. Nous sommes, en partie, ce que la télévision des années 80 a fini par créer. Et j'adore ça !
Découvrir que j'étais un Faiseur me fait un peu le même effet que découvrir le monde des geeks, le fait de ne pas être le seul me soulage encore une fois. Par contre, pour le moment je n'ai rencontré que Théodore et croisé Clay, si tenté qu'il soit réellement ce qu'il prétend. Je pense que je vais rapidement le découvrir car ce soir, en sortant du travail, Clay semble attendre quelqu'un en bas de l'immeuble, forcément c'est pour moi ! Il est adossé à une voiture de luxe, une Aston Martin, et me lance :
- "On va faire un tour ?" Philippe, qui est sorti en même temps que moi du travail, a du mal à refermer sa mâchoire qui vient de tomber. D'une part il ne connait pas cet homme (d'ailleurs moi non plus), et d'autre part, nous n'avons pas d'ami capables de s'acheter un tel bolide, flambant neuf à ce qu'il semble. De plus, Philippe adore cette marque de voiture, il trouve qu'elle est plus discrète et classe que d'autres. Je dois lui accorder que la ligne de la voiture est très belle mais mon dévolu personnel se porte sur l’électrique. En voyant ce bolide de plus près, je comprends pourquoi ils l'utilisent pour les films de James Bond, en complément du fait qu'il s'agit d'une marque britannique.
Je ne sais pas pourquoi, sans doute un coup de folie ou une envie puérile de faire autre chose, mais j'accepte la proposition de Clay. Je monte dans le bolide et il se glisse souplement sur le siège conducteur.
- "Et si on s'amusait ce soir ?" dit-il en faisant rugir le moteur. Il n'attend même pas ma réponse, déboule de la place de parking, s'insère dans la circulation ... et passe la seconde ! Quelle sensation grisante, bien que liée également à la peur de percuter une autre voiture, ou pire, un deux roues qui n'aurait malheureusement aucune chance contre ce bolide. Clay se faufile dans la circulation, gauche, droite, droite, la voiture répond à ses moindres coups de volant mais nous roulons bien au-dessus de la vitesse autorisée. Une chance au moins qu'il n'ait pas besoin de griller les feux rouges, qui sont miraculeusement au vert quand nous passons (miraculeusement, vraiment ?). Nous voilà sur le périphérique et Clay accélère encore, je me sens bien, vivant. La peur de l'accident s'éloigne car je sais à présent que Clay maîtrise cette voiture mais réfléchit également plus vite que les autres conducteurs sur la route. Il est comme moi, ou plutôt c’est moi qui suis comme lui. Il analyse en continue les files de circulation, les mouvements des autres voitures et deux roues. Nous faisons pratiquement un demi-tour de périphérique pour prendre l'autoroute A13. Nous n'avons pour le moment échangé aucune autre parole mais nous voyant prendre l'autoroute je lui demande où il m'emmène.
- "On va en bord de mer. On devrait être à Deauville dans un peu plus d'une heure, on pourra discuter en chemin." - "Une heure ?" réponds-je étonné, normalement il faut le double pour s'y rendre depuis l'entrée sur l'autoroute. - "Qui a dit que j'allais respecter les limites de vitesse, il faut bien que ce jouet soit utilisé à sa juste valeur non ?" Et nous voici reparti dans cette cavalcade sans cheval mais avec bon nombres de chevaux vapeurs sous le capot. Après les premières minutes où je ne fais qu'admirer le paysage, le soleil étant en train de se coucher, et la maîtrise de Clay, je lance les hostilités.
- "Bien, puisque nous sommes dans cette voiture pour au moins une heure, pouvez-vous me parler des Faiseurs ?" - "Absolument, mais s'il te plait, tutoies moi. Je sais qu'avec le vieux ce n'est pas facile mais tout de même ! Commençons au tout début : non ne sait pas ce qui a permis l'apparition des Faiseurs mais cela remonte à plus de cinq mille ans au moins. Lorsque les premiers d'entre nous se sont vus dotés de la capacité de matérialiser leurs idées, ou plutôt de faire plier la réalité physique à leurs envies devrais-je dire. L'Humanité était bien moins avancée qu'aujourd'hui mais surtout les Hommes étaient très croyants. Ne comprenant pas le monde qui les entourait, ils pensaient que chaque chose était un don d'une puissance supérieure, divine. Les premiers Faiseurs en ont profité pour s'élever au-dessus de la population, formant une grande partie des panthéon mythologique de l'époque. On pourrait dire qu'il s'agissait d'un premier âge d'or pour les Faiseurs. Ils pouvaient accomplir des miracles aux yeux des autres hommes, pouvaient aider les récoltes ou bien les détruire complètement en fonction de leur bon vouloir, ils avaient tout : offrandes, respect, statut...". Sur ces dernières phrases, son regard se durcit. "Mais à force d'aider ces ingrats, en leur apprenant comment ils pouvaient eux-mêmes faire de petits miracles, à mettre en place des concepts que les Faiseurs entrevoyaient à l'époque, ils se sont détournés d'eux. L'agriculture en est un bon exemple : en apprenant aux fermiers à planter leurs semis de manière raisonnée, en fonction des saisons, à mettre en place plusieurs types de cultures et j'en passe, les Normaux ont commencé à penser qu'ils n'avaient plus besoin des Faiseurs, qu'ils pourraient très bien se débrouiller. Cela ne fut pas immédiat, loin de là, je parle d'un lent glissement, génération après génération et sur plusieurs siècles. Les chroniques des Faiseurs parlent d'un conflit interne vers la fin de cette époque. Un conflit comme tant d'autres au final, opposant des hommes avec leurs imperfections. Mais ces hommes et femmes étaient également des Faiseurs et bien que nous n’appréciions que très peu nous battre ensemble, ce conflit avait pris des proportions épiques. L'unité générale des Faiseurs initiaux a été brisée lors de ce conflit et les clans sont apparus. Pire, beaucoup de Faiseurs ont disparu lors de cette période sombre lors des combats. Les anciens dieux ont disparu, les religions qui les adoraient avec. Les Faiseurs ont ensuite basculés dans l'anonymat. Plus la connaissance des hommes progressait, moins nous étions utiles car ils se débrouillaient assez bien sans nous. Un deuxième âge d’or a eu lieu au début de la Renaissance mais n’a pas duré pour de multiples raisons. Cette fois cependant, pas de grands combats entre nous, peut-être de la lassitude je ne sais pas. Néanmoins, nous avons toujours plus ou moins œuvré aux sociétés des Hommes parfois à leur bénéfice, parfois à leur déclin également. Comme je le disais toute à l'heure, la guerre des Dieux a profondément divisé les Faiseurs. Aujourd'hui encore plusieurs clans s'opposent, principalement deux en fait, les autres sont opportunistes ou ont conclu des pactes. Il y a le clan des Desheret dont je fais partie et le clan des Kémet dont le vieux est l'un des piliers." Je m'aperçois que je ne connais rien à ce monde. Théodore se refuse à m'en apprendre plus pour le moment. Il dit que nous autres les jeunes, nous préférons la pratique, ce qui n'est pas tout à fait faux mais ce genre d'information me semble importante. Surtout que je me rends compte que je suis dans une voiture en route pour Deauville (enfin j'espère), avec un Faiseur membre d'un autre clan que celui qui m'enseigne comment maîtriser mon don. Micka, je crois que tu t'es mis dans un sacré pétrin.

* * *

Suite à l'histoire que me raconte Clay, j'ai plus l'impression d'être pris au piège que de partir en virée à présent. Je m'enfonce dans mon siège et me demande comment me sortir de ce pétrin.
- "Ne t'en fais pas, ce vieux Thot connait le système depuis bien plus longtemps que moi. Il sait depuis le début qu'à un moment où à un autre tu devras choisir un clan. En vieux diplomate qu'il est, il sait très bien que tu dois voir par toi-même pour prendre cette décision, ce n'est pas garanti sur facture après tout. En revanche, il va faire une sacrée tronche quand il saura que c'est moi qui ai fait le premier pas et pas lui. Il ne t'a pas encore présenté Sonia n'est-ce pas ?"

Sonia ? Je ne sais même pas qui s'est, alors l'avoir rencontré, on n'y est pas du tout...
- "Est-ce que je peux te poser une question ?" il faut que je sorte de cette espèce de torpeur, je dois prendre l'initiative.
- "Bien sûr, je t'ai dit que le trajet était une très bonne occasion de le faire. Ensuite nous ferons la fête."
- "Tu appelles Théodore "le vieux" ou encore Thot, est-ce lui qui t'as formé ?"
- "Non, je n'ai pas eu la chance d'être formé par le grand Thot. Il doit s'ennuyer un peu pour prendre un apprenti, il n'est pas réputé pour sa patience mais c'est un très bon professeur. J'ai été formé dans mon pays d'origine, les Etats-Unis."
- "Pourtant tu n'as pas d'accent, on dirait que tu parles français depuis la naissance."
- "Non, je t'assure que je suis bien américain à la base. Mais nous sommes assez doués pour apprendre les langues. C'est utile aussi puisqu'on voyage beaucoup. Le monde à présent n'est plus limité à l'Egypte ou à Rome qui en étaient les épicentres lors des premiers Faiseurs. Nous sommes répartis un peu partout sur le globe.
- "Du coup vous avez eu de la chance Théodore et toi d'être à Paris pile au bon moment ?"
- "Je ne pourrais pas te dire pour le vieux, moi j'étais tranquille au soleil quand on a su qu'un nouveau Faiseur s'était déclaré. Je n'ai pas hésité et je suis venu. Mais tu as raccourci mes vacances donc ce soir je compte bien en profiter." Il a de nouveau un sourire presque juvénile, un petit garçon qui vient d'avoir son nouveau jouet au supermarché et qui rentre à la maison se préparant à le déballer.
- "Euh, désolé, pas fait exprès..." dis-je, sans doute rouge jusqu'à la racine de mes cheveux.

Clay se met à rire, à rire à gorge déployée, comme si j'avais fait la meilleure blague qu'il n'ait jamais entendu.
- "C'est vrai que tu n'es pas encore au fait de notre petit microcosme, mais crois-moi, tout le monde veut te rencontrer. Les nouveaux Faiseurs sont rares."

Moi je suis perdu, ces histoires de clans, de guerre interne, de choix. Je commence à comprendre pourquoi Théodore ne m'en a pas parlé immédiatement, je ne suis pas capable de gérer tout ça et mon nouveau statut de Faiseur. Et puis un nouveau Faiseur n'a pas l'air si rare, j'en ai déjà rencontré deux en quelques jours.
- "On arrive, maintenant passons aux choses sérieuses" dit-il en se garant devant un luxueux bâtiment. Je ne suis jamais venu ici, je ne connais pas la ville mais effectivement le panneau indique bien Deauville. Nous remontons une avenue où se côtoient bon nombre de voitures de luxe et je reconnais quelques grandes marques de luxe dans les boutiques qui la borde. Notre Aston ne dénotera pas dans ce décor. Clay se dirige vers ce qui me semble être l'entrée principale, et m'indique de descendre. Il fait de même de son côté et un voiturier vient prendre les clés du bolide pour l'amener auprès de ses cousines dans le parking. Je regarde ma montre et effectivement il ne nous a fallu qu'une heure quinze pour rallier Deauville. Je n'ai pas vu le temps passer, ni notre vitesse fortement excessive tant j'étais pris dans la discussion avec Clay. Bizarre d'ailleurs qu'aucun radar automatique ou aucune patrouille de la police de la route ne nous ait arrêté. Ils auraient dû envoyer un avion de chasse de toute manière. En jetant un œil aux autres personnes qui se dirigent vers l'entrée, j'ai un peu honte. Je sors du travail, j'ai un jean simple et un pull qui cache un t-shirt Space Invaders. Au travail c'est tout à fait normal, même si je mets parfois des chemises, mais ici ça va faire tâche. J'arrête Clay pour lui dire.
- "Tu sais, je n'ai pas l'impression d'avoir la bonne tenue pour ce genre d'endroit."
- "Et alors ? Ces vieux ronds de cuir se croient au-dessus de toi parce que tu ne portes pas un smoking ? Le secret c'est de paraître à l'aise, comme si c'était ton élément, genre jeune riche de la Silicon Valley.
- "Mais justement ça ne l'est pas du tout mon élément. Je ne suis pas à l'aise."
- "Dans ce cas suit moi, que le spectacle commence."

Clay se dirige vers la salle principale, enfin je crois. Il a l'air sur de lui, la tête droite, les épaules en arrière, comme si rien ne pouvait l'atteindre.