Bonjour, voici un nouveau chapitre de l'histoire de Mickaël pour la fin de sa première leçon avec Théodore. Je sais, c'est un peu long mais le prochain chapitre en cours d'écriture sera assez différent et un peu plus fun je pense. Pour ceux qui n'ont pas encore commencé, vous trouverez les chapitres précédents ici


Chapitre 6



Le couteau descend à toute vitesse vers ma main, je vois cette petite lame mais je suis dans la ruelle, mercredi soir dernier. Tout remonte, mon agresseur, ma peur, le couteau (le vrai, celui qui pouvait me tuer, pas ce canif). Je vois que Théodore vise réellement ma main, qu'il va la transpercer et planter le canif dans la table en dessous. Je n'aurais pas dû croire en son histoire abracadabrantesque, j'ai été fou.

- Clic -

Je sais ! Mon esprit s'éclaircit et je vois ma main différemment. Je ne vois pas le détail de chaque atome mais je vois les lignes de force qui soutiennent mon épiderme, l'élasticité de ma peau. Et à cet instant je sais que je peux modifier ces forces, que je peux les tendres, les resserrer. Je prends cette idée et c'est comme si je l'enfonçais dans ma main, comme si je déposais un voile par-dessus celle-ci, ce voile représente ma volonté qui va modifier la réalité physique.
Quand le couteau entre en contact avec la main, rien ne se passe. Aucun bruit, aucun pop ou tintement, c'est un silence assourdissant à mes oreilles. Mais la lame rebondit sur ma main et se relève de quelques centimètres. Je n'ai pas mal, je vois que la lame n'a pas traversé ma main. Théodoroe réitère son essai et cette fois la lame ripe sur ma main avant de s'enfoncer dans le bois de la table. Une pensée totalement absurde à ce moment me traverse l'esprit, je pense qu'il est heureux que la table ne soit pas en bois précieux ou décorée. Une petite goutte de sang perle sur le dos de ma main, à l'endroit de l'impact de la lame lors du premier coup. Mais, à la différence de la semaine dernière où je ne m'attendais à rien si ce n'est à me vider de mon sang, cette fois je peux analyser ce qu'il s'est passé. J'ai senti le déclic, le moment où mon cerveau a basculé dans un autre mode de fonctionnement, où j'ai pu voir l'Eidos.

- "C'est acceptable pour un premier essai conscient, Mickaël. Je suis néanmoins un peu désappointé d'avoir dû recourir à ce subterfuge pour vous pousser à vous dépassez mais vous sembliez bloqué. Qu'avez-vous ressenti ?"
- "J'ai ressenti un déclic quand la lame s'approchait. J'étais terrifié et mon agression s'est superposée à votre canif. Je ne voulais pas être blessé. Ensuite, ma vision a changé et j'ai eu l'impression de voir les forces qui s'appliquaient sur ma peau, sa résistance et son élasticité. J'ai pu les modifier pour me protéger en forçant les lignes de force à ne pas bouger. A priori je n'ai pas totalement réussi." dis-je en essuyant la petite goutte de sang sur le dos de ma main. "J'ai également un peu froid à la main maintenant."
- "Cette sensation de froid est normale. En figeant la structure de votre peau, vous avez diminué le mouvement normal des atomes qui s'y trouvent. Or, c'est ce mouvement qui crée de la chaleur. En le diminuant vous avez diminué la production de chaleur et vous avez donc un léger picotement dû au froid. En ce qui concerne la légère perle de sang sur le dos de votre main, c'est parce que les quelques atomes à la pointe de ma lame sont passés entre les mailles de la structure de votre peau. Vous avez parfaitement réussi à conserver la cohésion de celle-ci, il s'agissait juste d'un coup de chance de ma part de passer "entre les mailles du filet". D'ailleurs, je n'ai pu réitérer cela sur le second coup, ce qui a eu pour effet de dévier la lame qui est maintenant fichée dans le bois de cette table. Vous pouvez d'ailleurs vérifier que mon coup n'était pas feint en enlevant vous-même la lame de la table."

Effectivement, en retirant la lame de la table, je me rends compte qu'il faut tout de même que je force un peu. Elle n'est pas du tout enfoncée sur plusieurs centimètres mais est néanmoins difficile à extirper, signe de la force de l'impact. A cet instant, je réalise que c'est vrai, que j'ai pu protéger ma main de ce coup de lame grâce à une idée folle, celle que je pouvais solidifier la structure de ma peau. Je dois avoir un sourire béat sur le visage car Théodore reprend sur un ton de reproche !
- "Veuillez s'il vous plait ôter ce sourire ridicule de votre visage. J'en déduis que vous me croyez à présent et donc que cela n'était pas le cas précédemment." Il lève un sourcil, me défiant de le contredire sur ce point. "Comme vous pouvez le constater, il n'est pas encore aisé pour vous de faire appel à vos capacités de Faiseur. Cela va d'ailleurs vous causer une grande fatigue et sans doute une migraine demain matin. Souhaitez-vous néanmoins continuer votre leçon ?"

J'accepte rapidement, je suis comme un gamin le matin de Noël. Je vis un rêve éveillé, j'ai des capacités hors normes. Bon, ok, pour le moment je ne sais pas trop comment les utiliser. On ne va pas dire qu'une première manifestation purement conditionnée par un réflexe de survie, une seconde par l’énervement et une troisième qui était fortement orientée dès le départ, aidée par un coup de pouce de la peur forment un arsenal convaincant. Mais je sais que je viens de m'engager sur une voie dont je ne voudrais plus me détourner pour rien au monde. J'ai toujours rêvé de pouvoir ressembler aux héros que je regardais à la télévision étant petit (d'accord, que je regarde toujours) ou ceux des livres qui vivaient des aventures extraordinaires, des voyages aux confins de leurs univers merveilleux, même si cela s'accompagnait de dangers et de quêtes pour la survie du monde. Emporté par ces pensées, je voudrais savoir quelles limites nous avons. J'ai bien assimilé qu'il ne fallait pas annihiler une chose mais a-t-on d'autres limites ?
- "Dites Théodore, quelles sont les règles qu'un Faiseur doit suivre ? Est-ce que la négation d'une chose est la seule limite ?"
- "C'est pratiquement le cas. En termes de limitations pure, il y a la négation d'une chose ou d'une idée. La création de matière à partir du néant reste théoriquement possible mais nous n'avons pas de trace de cette manifestation de l'Eidos. Il s'agit ensuite de règles plus morales ou pour notre protection. Nous ne voulons pas être sous le feu des projecteurs."
- "Pourquoi cela ? vous pourriez aider tellement de gens !"
- "Et qui vous dit que cela n'est pas déjà le cas mon jeune ami ?", ces yeux semblent s'embraser à ces mots, "Ce n'est pas parce que nous ne sommes pas dans les journaux ou sur le Net que nous n'agissons pas. Nous restons des hommes et des femmes. Nous sommes peu nombreux et ne pouvons être à de multiples endroits au même instant. De plus, nous n'aimons pas être traités comme des rats de laboratoire. Subir une dissection ne fait pas partie de ma liste des activités à réaliser dans l'immédiat. De plus, nous ne sommes pas là pour sauver le monde. Il se débrouille régulièrement très bien sans nous pour se détruire et se reconstruire, cela de manière périodique depuis de milliers d'années. Entendons-nous bien, nous ne sommes pas des sauveurs, notre mission n'est pas d'élever le reste de la population à notre niveau. En revanche, nous pouvons améliorer leur vie si nous jugeons que le jeu en vaut la chandelle."

Je sens que j'ai touché un point sensible. Je ne connais pas cet homme mais s'il peut m'aider à mieux maîtriser ces dons, je ne veux pas m'en faire un ennemi. Qu'entend-t-il par "nous pouvons améliorer leur vie si nous le jugeons acceptable ?" se prend-t-il pour un dieu ou une sorte de grand marionnettiste qui joue avec les vies des gens comme bon lui chante ?
- "Et quels sont les critères qui vous permettent de juger ?"
- "Je vous expliquerais cela plus tard, pour le moment finissons cette leçon, il est temps".

Je sens qu'il va bientôt prendre congés et je sens également la fatigue me rattraper mais je ne souhaite pas que cette soirée se termine, de peur que demain tout ait disparu.
- "Pourrais-je vous demander une petite démonstration avant de nous quitter ? Juste un petit tour pour voir comment vous faites ?"
- "Soit, je vais vous faire une rapide démonstration, mais dans l'optique que celle-ci vous soit utile pour votre apprentissage et non un divertissement, vous devrez ensuite m'expliquer quelle seront les processus qui entrent en jeu".

Théodore hoche la tête un instant plus tard, il doit avoir décidé quelle démonstration il va me faire. Il tend sa main gauche et fait claquer ses doigts, le petit clap classique se produit lorsque son majeur entre en contact avec la paume de sa main. En cela rien de surprenant. En revanche, ce qu'il se passe au bout de son pouce est totalement inattendu. Au bout de celui-ci se trouve une petite flammèche. Sa flamme n'est pas jaune comme une allumette qu'on viendrait de gratter mais bleutée, à la manière d'une flamme de gazinière. Cette petite flamme ne doit pas dépasser le centimètre de hauteur, à peine plus qu'un brûleur de cuisinière. J'approche timidement ma main de la flamme et je ressens sa chaleur. Au bout de 2 ou 3 secondes la flamme disparaît, s'évaporant sans produire la moindre fumée. Je fixe Théodore qui n'a pas l'air d'avoir eu à forcer pour sa petite démonstration. Quand je repense à la débauche de concentration qu'il m'a fallu à moi ! Il lève un sourcil inquisiteur signifiant qu'il attend mon analyse. Je récite, comme lors d'une interrogation de chimie :
- "Le fait que la flamme soit bleue indique qu'il s'agissait d'une combustion complète des atomes. Une flamme de bougie étant rouge-orangée car la combustion est incomplète. Le dégagement de chaleur que j'ai constaté en approchant ma main confirme ce point d'ailleurs." Il hoche la tête, m'incitant à continuer.
- "Je n'ai vu aucune étincelle mais le claquement de doigt a dû servir de déclencheur à la réaction qui a suivi. Votre doigt n'est pas brûlé ou tout du moins je ne vois rien, je suppose donc que la flamme n'était pas en contact direct avec votre peau et surtout qu'il ne s'agit pas de la combustion de celle-ci. L'odeur de peau grillée m'aurait mis sur la piste. En conclusion, je dirais que vous avez réussi à initier la combustion de particules présentes dans l'air, petites imperfections systématiquement présentes : poussières, impuretés, pollution... Cette combustion a été initiée par le claquement de doigts, cela ne fait aucun doute. La mécanique précise en revanche m'échappe, je l'avoue."
- "C'est déjà une bonne analyse jeune homme. Je suis ravi de constater que je ne perds pas totalement mon temps avec vous. Pour compléter vos dires, je vous confirme que le claquement de doigts a permis d'initier la combustion de ces particules microscopiques. Grâce à une première manipulation, j'ai regroupé les particules en suspension de la pièce en faisant fluctuer légèrement les courants d'air de la pièce. La flamme que vous avez vue regroupait toutes les poussières de la pièce, vous constaterez donc l'inefficacité du dispositif pour créer une boule de feu comme vous devez sans doute être en train d'imaginer. Mais cela reste très utile pour faire la poussière sur les meubles, je l'avoue." dit-il avec un sourire, "Une fois ces poussières regroupées proches de ma main, j'ai claqué des doigts pour accélérer le mouvement de ces particules les unes contre les autres, exactement de la même manière qu'une allumette sur un grattoir. Il a suffit d'une micro étincelle pour initier la combustion. En maintenant un mouvement rapide, on peut atteindre une combustion totale, d'où la couleur bleue de la flamme. A présent que vous avez obtenu ce que vous vouliez, je pense qu'il est temps pour vous d'aller vous reposer, nous pourrons nous retrouver ici-même pour vos leçons. Je vous tiendrais informé."

Il se lève de sa chaise, et m'indique la direction de la porte de son cabinet de curiosités personnel. J'ai l'impression d'être chassé de la pièce mais je suis réellement fatigué de toute manière. En sortant je remercie Théodore, puis passe dans la boutique principale, salue Eric et me retrouve dans la rue. La nuit est fraîche mais m'aère l'esprit. Je suis aussi excité qu'un gamin qui a un nouveau jouet.

J'attends déjà avec impatience la prochaine leçon.