On redémarre (presque) la semaine avec une nouveau chapitre de ma petite histoire. Si vous n'avez pas encore commencé, vous pouvez retrouver les chapitre 1 et chapitre 2 sur le blog.


Chapitre 3



Bon, je pouvais me dire que j'avais rêvé cette soirée mais là je dois me rendre à l'évidence : quelque-chose cloche. J'ai beau retourné ce qu'il se passe dans ma tête, il n'y a aucune raison que ce soit une blague (trop sophistiqué, beaucoup trop) et je dois bien me rendre à l'évidence, la carte de visite a purement et simplement disparu. A contrecœur, je sais que je dois aller à la rencontre de ce Théodore pour en apprendre davantage. Mais avant, je veux en savoir un peu plus sur cet homme et son point de rendez-vous, le Collège des Bernardins. Il peut m'apprendre des choses mais je ne suis pas prêt à lui faire une confiance aveugle. Je trouve rapidement des informations sur le lieu du rendez-vous, il s'agit d'un ancien monastère du XIII° siècle, lieu de résidence des moines cisterciens étudiants à l'Université de Paris. Lors de la révolution française, il est confisqué comme tant d'autres par les révolutionnaires. Caserne de pompiers puis internat pour la Police Nationale, le collège a été ensuite rénové dans les années 2000 afin d'en faire un lieu de rencontres, de dialogues, de formation et de culture. Il a également retrouvé une fonction ecclésiastique puisqu'il abrite l'académie catholique de France. Il semble s'agir d'un lieu calme, propices aux échanges. Malgré moi, j'apprécie le lieu qu'il a choisi : il s'agit d'un lieu public d'une part et sa fonction semble correspondre à ce que je viens chercher, à savoir ce qu'il se passe. En parlant de lui, trouver des informations sur cet homme semble bien plus complexe.
J'ai commencé avec la recherche Google classique mais je n'ai rien trouvé sur cet homme. Aucune photo qui ne corresponde à celui que j'ai rencontré dans le parc, aucune information professionnelle. On dirait une ombre. A peine ai-je une information sur l'origine étymologique de son nom de famille qui s'avère être en fait un prénom d'origine arabe qui signifie "noble" ou "intelligent". Au souvenir de notre rencontre ce matin, je souris devant mon écran. Cet homme a définitivement la posture d'une personne "noble" et son regard laisse présager un esprit vif. D'ailleurs, il doit bien être un minimum malin pour mettre au point sa petite carte de visite. Je continue sur des réseaux professionnels, même résultat. J'essaye d'autres recherches, en ne gardant que le nom par exemple mais à ce moment le nombre de résultats est bien trop important pour trouver une information pertinente.
Ne pas trouver d'information sur cet homme ne me choque pas plus que ça non plus. Bien que je passe mes journées sur le Net, je n'aime pas laisser de traces ni y étaler ma vie. J'utilise plusieurs adresses email poubelles pour les sites qui me demandent de m'inscrire, pour tout un tas de concours (où la chance de gagner est plus faible que celle de gagner au loto au final), ou pour pouvoir donner un avis sur tel ou tel forum. J'utilise les réseaux sociaux à un niveau minimum : pas d'annonce de vacances (autant mettre un écriteau : "Bienvenue, servez-vous dans le salon la télé est neuve" sur la porte), pas de "ce soir je mange des pâtes" (tout le monde s'en fou royalement de ce que mange), ou mieux la photo de ma carte bleue (je me demande des fois si les gens ne sont pas stupides)... Je dois en revanche disposer de mon CV en ligne. Là, je n'ai aucune chance d'y couper vu mon domaine d'activité. On ne comprendrait pas qu'un geek soit invisible. Et puis ce sont des informations factuelles : quelle école j'ai faite, mes emplois précédents, mes compétences... Il n'y a là aucune information critique, aucun mot de passe. Je suis aussi présent sur Twitter et Facebook, l'un pour relayer les informations qui m'intéressent (je fais surtout du relais d'articles), l'autre pour contrôler ce que des "amis" associent à mon profil (sans mon consentement préalable du coup je préfère modérer moi-même). Trop de gens, surtout les jeunes, étalent la totalité de leur vie, sans filtre. Je peux comprendre que leurs parents soient dépassés car le Net n'était pas présent à leur époque. Je me console en disant qu'il correspond du moins en partie à ce que ses créateurs originaux voulaient en faire : un espace où chacun pourrait être créateur de contenu. Je souffle intérieurement, est-ce qu'on peut parler de la soixante-quinzième photo du dernier bébé comme la création d'un contenu ? J'en doute un peu mais après tout je ne peux pas juger.
Même sans ces informations, je sais que je vais aller à ce rendez-vous. J'ai besoin de réponses et à priori Théodore peut m'en fournir. Il sera toujours temps ensuite de faire la part des choses. Je ne veux pas lui faire une confiance aveugle. La confiance, ça se mérite et pas seulement par un casse-tête et un regard profond.
Le lendemain matin, je prends l'adresse et pars au rendez-vous. C'est juste à côté de chez moi, de l'autre côté des jardins du Luxembourg. Pourtant, je n'y suis encore jamais allé. Je me mets en route, passe devant la Sorbonne puis le Lycée Louis Le Grand. Les lieux de formation de la future élite du pays (ou des futurs copains qui se partageront le gâteau). Le collège n'est qu'à quelques centaines de mètres plus loin.

* * *

Je m'aperçois qu'il y a une exposition en cours au collège des Bernardins. Il s'agit de photographies de personnes, que l'artiste a sans doute rencontré au gré de voyages puisque le fond des photos n'est pas uni. Il y a des immeubles, des champs ou des arbres. La photographie est un art que je peux comprendre, surtout les portraits. Tout un tas d'émotions peuvent être transmises au travers d'un objectif. J'ai plus de mal avec l'art abstrait que je ne comprends absolument pas. Mais je passe rapidement devant l'exposition car je ne suis pas venu pour ça, peut-être après avoir discuté avec Théodore si le cœur m'en dit encore. J'avance un peu lorsque je le vois, toujours en costume, légèrement appuyé sur sa canne alors qu'il contemple l'une des photographies de l'exposition. J'essaye de le détailler quelques instants : un port de tête droit, une sorte de force tranquille émane de cet homme pendant qu'il contemple cette image. Il doit sentir que je l'observe car il tourne la tête vers moi quelques instants après et me fait signe de le suivre.
Nous traversons le préau de l'exposition. Cet endroit est définitivement un lieu qui a appartenu à des moines, les colonnes et les arches sont présentes partout, dans une pierre presque blanche. Bien que je sache que l'endroit a été restauré, je sens le poids des ans dans cette battisse. Il y a peu de monde, peut-être est-ce trop tôt pour les parisiens, il n'est que 11 heures après tout. Je suis Théodore jusqu'au bout du préau, il bifurque ensuite vers un petit jardin. Les personnes présentes sont ici beaucoup moins nombreuses. L'exposition n'a pas d'oeuvre ici mais d'autres visiteurs s'y sont arrêtés pour prendre l'air. Il s’assoit sur un banc et me fait signe de le rejoindre. Dès que je m'assois, j'ai l'impression que le bruit autour de moi s'est coupé. Comme si on avait mis une télévision sur "Muet".

- "Nous ne serons pas perturbés et personne ne pourra entendre notre entrevue, Monsieur Dorcheret" m'annonce-t-il comme s'il avait saisi mes pensées.
- "Mais, comment faites-vous pour couper le son qui nous entoure ?" dis-je étonné.
- "Est-ce vraiment la première question que vous avez à me poser Monsieur Dorcheret ? Vous voir ainsi émerveillé par un artifice aussi léger me déçoit quelque peu je l'avoue." m'assène-t-il comme si j'étais un mauvais élève au fond d'une salle de classe.
- "Pardon", je ravale mon irritation, après tout je dois en apprendre davantage, "Mais je suis quelque peu perdu depuis quelques jours. Et s'il vous plait, ne m'appelez pas Monsieur Dorcheret, Mickaël suffira."
- "Pour le moment je m'en tiendrais à votre patronyme si cela ne vous dérange pas.", il s'arrête l'espace d'une seconde puis enchaîne, "Ne perdons pas plus de temps, si vous êtes ici c'est que vous avez peut-être décodé ma carte mais surtout que j'avais vu juste et que vous êtes bien l'un des nôtres".
- "Un Faiseur" je murmure ce terme comme s'il pouvait s'échapper, me remémorant le terme utilisé dans son premier email.
- "Exactement Monsieur Dorcheret, mais comme je vous le disais, vous n'êtes pas seul dans ce cas. Moi-même je fais partie des Faiseurs. Et j'avoue ne pas le regretter, bien que nous n'ayons pas eu le choix. Vous vous demandez sans doute ce à quoi cela peut bien faire référence et je suis là aujourd'hui pour répondre à vos questions. Mais avant cela, racontez moi ce qu'il s'est passé mercredi soir. Je vous l'ai déjà indiqué mais je n'étais pas au même endroit que vous lors de cet incident."

Et, malgré le fait que je ne connaisse pas cet homme, qu'il a un langage alambiqué qui pourrait sortir d'un roman, je lui raconte mon agression. Je lui raconte parce que j'ai besoin de l'exorciser, que même si je vais bien j'ai eu très peur. J'ai encore peur d'ailleurs. En faisant la cuisine hier, j'ai regardé mon couteau pendant 5 minutes comme s'il aurait pu se retourner contre moi et me traverser le ventre. Je ne peux plus m'arrêter de parler à partir de cet instant. J'ai un doute au moment de raconter l'épisode de la pulvérisation de la lame du couteau mais après tout je ne connais pas cet homme. Au pire il s'agit d'un journaliste qui veut du sensationnel et dans ce cas il ne sera pas déçu. Il m'écoute attentivement, ne fait aucun commentaire durant tout mon récit, même à l'épisode du couteau. J'arrête mon histoire quand je me suis retrouvé dans le taxi et que j'ai trouvé son email sur ma boite personnelle.

- "Je devrais sans doute aller retrouver ce jeune homme, pour le remercier il s'entend."

Ma mâchoire se décroche en entendant cela. Il veut aller remercier l'homme qui a failli me poignarder ? Enfin il m'a poignardé, c'est juste que sa lame n'était plus là une fois arrivée à mon ventre.

- "Pardon ? Mais vous êtes malade ma parole" lui dis-je horrifié.
- "Calmez-vous", son ton est encore autoritaire, son regard me fixe et n'admet aucune réplique. J'ai encore cette impression de me faire gronder à l'école. Cela ne m'est pas arrivé depuis fort longtemps. "Si cet individu ne vous avait pas agressé, vous ne vous seriez peut-être jamais manifesté en tant que Faiseur, on sait que certains d'entre nous n'ont pas été découverts ou très tardivement seulement. Ils ont été perdu. Je vous ai dit que nous n'avions pas le choix d'être ou ne pas être un Faiseur, cela ne signifie pas pour autant que nous nous retrouvions tous aisément. A présent, abordons le cœur de la question, qu'est-ce qu'un Faiseur ? Un Faiseur est une personne qui peut influer sur la réalité physique grâce à son esprit. Platon a théorisé une partie de cela dans sa théorie des formes. Il existe deux mondes, le monde des idées où toutes les possibilités existent et le monde physique. Le mondes des idées se situe à un niveau distinct de celui du monde physique mais Platon le considérait comme le seul réellement réel, la matrice originelle en quelque sorte. Sur ce point le débat n'est pas encore tranché au sein de notre communauté. Dans ce monde, le monde de l'Eïdos, tout est universel et définit les règles du monde tangible : forces physiques ainsi que les grandes constantes qui y sont attachées, les interactions de la matière... En résumant quelque peu, on pourrait dire que l'Eïdos est l'ensemble des plans de fabrication de ce qui constitue l'Idea, la représentation tangible des choses. Nous autres Faiseurs, nous pouvons ressentir, voir, écouter l'Eïdos. La façon dont nous le percevons étant dépendante du Faiseur. Mais ce n'est pas tout, nous pouvons également manipuler l'Eïdos pour modifier la réalité physique, comme vous l'avez fait pour cette lame de couteau et comme je le fais actuellement sur une sphère d'air qui nous entoure. L'Eidos étant bien plus vaste en termes de possibilités que l'Idea qui n'est qu'une application des lois de l'Eïdos, nous pouvons donc réaliser ce genre de tours, modifier la réalité physique ou tout du moins contourner un certain nombre de ses limitations. Cela pourrait être assimilé à ce que les livres appelleraient de la magie mais je n'apprécie guère ce terme. Pour reprendre l'exemple de la lame que vous avez vaporisé, vous étiez paniqué de la voir s'approcher de vous, qu'est-ce que vous avez pensé à cet instant ?"
- "J'ai pensé que la lame était plus solide que ma peau, je ne sais pas pourquoi mais je pensais à ses propriétés physiques et pourquoi elle me transpercerait : atomes de métal, structure de la matière par rapport à ma peau. Je me suis dit que si cette structure n'était pas aussi solide ma peau aurait une chance contre la lame. Je savais que c'était bête et inutile mais je ne contrôlais plus rien."
- "Vous avez un bon instinct. En pensant à cela, vous avez sans doute coupé la structure métallique de la lame. C'est une très bonne chose d'ailleurs que vous n'ayez pas pensé à supprimer le couteau purement et simplement de l'équation. Si vous aviez voulu qu'il disparaisse, qu'il n'existe pas, vous auriez nié son existence. Et cela est strictement interdit, pour votre propre bien. Si vous niez l'existence d'un objet ou même d'un concept, vous niez son existence sur le plan de l'Eïdos qui est une réalité qui contient tout. Vous pourriez effectivement le faire disparaître mais vous suivriez le même chemin instantanément par ricochet. Nous avons malheureusement eu quelques cas de négation, nous pensons qu'en niant une réalité, en la conduisant au néant, la fracture d'Eïdos ainsi créée se rebouche en supprimant la cause de la fracture. C'est un équivalent des lois de la thermodynamique, une action appelle une réaction de force égale. Pensez aux voyages dans le temps, si vous découvrez le voyage dans le temps, revenez dans le passé et écrasez votre mère avant votre naissance, vous n'avez donc jamais existé, n'êtes pas remonté dans le temps et n'avez pas renversé votre mère. C'est un paradoxe temporel. La négation totale d'une chose est également un paradoxe, une situation qui ne peut être et la Nature tente de résoudre cette incongruité. Mais nous aurons tout le temps d'aborder ces concepts supérieurs ultérieurement."

Je me demande un instant s'il se paye ma tête, il me parle de plan de réalité supérieur, de capacité à modifier la réalité physique avec quoi, son esprit ? Mais cette lame a bien disparu, en tout cas elle n'a pas mordu mes chairs et je suis ici aujourd'hui.

- "Pour votre première incursion majeure dans l'Eidos, je trouve que vous vous en êtes bien sorti jeune homme" poursuit-il. Il parle me comme un professeur qui expliquerait patiemment à un élève un peu lent sa leçon. "Bien sûr, dans votre état actuel vous ne seriez pas capable d'effectuer de petits tours comme cette bulle de silence mais cela viendra. Pour prendre une analogie, modifier Idea à partir d'Eïdos est comme une goutte qui tomberait dans l'eau, les vaguelettes résultantes de cette goutte s'éloignent de manière concentrique. Plus la force d'impact de la goutte est importante, plus les ondes se propagent loin et fort. Pour le moment, la force avec laquelle vous avez modifié Idea n'a permis qu'une très fine vaguelette, c'est pourquoi la lame s'est vaporisée si proche de votre corps. Vous n'avez pu impacter que le voisinage immédiat de votre corps. Cela également sera au programme de votre formation."
- "Ma formation ? Attendez, je suis venu pour avoir des réponses et vous me parlez de capacités mentales extra-ordinaires, d'une formation, de plan de réalité supérieure... C'est une caméra cachée ?"
- "Comment osez-vous jeune impudent ? Etes-vous conscient de l'offre que je vous fais ? Vous avez d'ailleurs de la chance que ce soit moi qui vous ai trouvé et non l'un des autres. Mon temps est précieux et mon enseignement sur la manipulation d'Eidos est même recherché par des Faiseurs confirmés."
Il semble vexé, j'ai encore besoin de réponses donc j'essaye de le calmer.
- "Je suis désolé mais, effectivement, je ne sais pas qui vous êtes et dans quelle histoire je viens d'être jeté. Je suis perdu". - "Evidemment que vous êtes perdu, cela est tout à fait normal. De plus, cela fait longtemps que je ne me suis pas occupé d'un jeune Faiseur et je ne suis sans doute plus habitué. Reprenons voulez-vous bien, mon nom est Théodore Najib, mais quand nous sommes ensemble, appelez-moi Thot".