Bonjour à tous. Pour changer des revues de livres, je vous propose un petit billet d'humeur aujourd'hui. J'ai eu la chance de pouvoir assister à une soutenance de thèse en sciences politiques il y a peu et je voulais partager certaines remarques qui m'ont parues hors de propos. Je n'ai pas la prétention de juger les remarques faites sur le fond lors de cette soutenance donc celles qui m'ont interpellées sont forcément plus relatives à la forme. Néanmoins je me questionne sur les méthodes de recherche de nos chercheurs et leur lien à la réalité contemporaine.

Note: s'agissant d'un billet basé sur une seule soutenance et basé sur mon avis personnel, je ne ferais aucune généralisation complète et je ne donnerai pas de noms (du coup désolé si je dois avoir recours à quelques circonvolutions)

La précision ultime

L'une des premières remarques qui me surprend a été faite par rapport à la précision d'une note de bas de page. Cette note permettait de sourcer une expression utilisée dans la thèse et la précision extrême semble être de mise dans cette citation d'un des jurés : "Je crois qu'il est important d'entendre que la recherche est effectivement un métier qui repose sur un savoir-faire mais que ce savoir-faire n'est pas un savoir-faire gratuit et qu'il doit répondre à un certain nombre d'attentes dont la première qui nous vient directement des "sciences dures" consiste à pouvoir en permanence être discutée, débattue, la controverse et même la polémique fait absolument partie de la recherche. [...] Cela suppose un certain nombre d'outils, de pratiques, qui permettent aussi à chacun de se rendre compte par soi-même du parcours qui a permis au chercheur d'élaborer une pensée, d'affirmer ou plutôt de faire certaines hypothèses puis de les démontrer et tout cela doit pouvoir être discuté. C'est pourquoi j'insiste sur le fait de toujours donner des sources qui puissent être reprises, retravaillées, relues par chacun de vos interlocuteurs. [...] Je voudrais donc revenir sur un certains nombres de points qui m'ont véritablement gênés dans votre travail, avant même de regarder sur le fond parce qu'il n'y a pas de fond discutable sans ces éléments. J'ai été étonné du nombre de références que vous proposez sans aucune source ou source précise, j'entends par source précise que lorsque vous donnez une citation, celle-ci est accompagnée bien évidemment de la page où vous l'avez trouvé. [...] Un exemple comme celui de la page[page] où pour une citation précise de [auteur] on trouve la référence page [page] et suivantes." [nda: j'ai volontairement enlevé les éléments précis car ce n'est pas l'objet]

Dans cette tirade, légèrement tronquée car elle a duré plus de 5 minutes, je ne peux qu'acquiescer à un certain nombre de vérités : la recherche est un métier pointu, nécessitant un savoir-faire et ce peu importe la science qui est l'objet d'étude. Je suis également absolument d'accord qu'une citation doit être sourcée pour pouvoir être vérifiée. En revanche, quel est l'intérêt de passer tout ce temps sur cette remarque-ci car ce qui était reproché était que la source ne mentionnait pas une page précise mais un ensemble de pages (la même remarque sera également faite pour un intervalle de 20 pages sur une autre source). Il me semble totalement inefficace et contre productif de ne mentionner que la page exacte d'une citation, celle-ci étant à replacer dans un minimum de contexte, au sein d'un minimum de concepts qui permettent d'étayer la formulation. D'autant plus si l'objectif affiché est de porter le dialogue, voire la controverse, tirer une phrase seule d'un ouvrage ressemble plus aux magazines qui cherchent à vendre du papier sur une petite phrase et non à un travail de recherche. Je pense qu'identifier une vingtaine de pages (et ce ne sont pas des poches de 100 pages qui sont étudiés, soyons honnêtes) pour cibler la section qui décrit le concept ou la citation reprise dans une thèse n'est pas source majeure d'incrimination du candidat et pourtant ici cela a fait l'objet de plus de 30 minutes lors des prises de paroles du jury (sur un total d'approximativement 80 minutes).

Retour vers le passé

Dans le même monologue que précédemment est également venu le problème de la difficulté de lire une thèse en PDF. Oui, oui, vous avez bien lu. Une thèse faisant à minima 400 pages, les premières versions sont envoyées en version électroniques aux relecteurs afin qu'ils puissent faire leurs remarques : c'est pratique, on peut annoter le document puis le renvoyer de manière rapide et même avec accusé de réception, c'est facilement transportable et c'est écolo aussi. Je ne doute pas du caractère complexe de l'exercice de relecture d'une thèse mais j'ose imaginer que cette thèse ait été la première à être traitée de la sorte. La citation exacte était : "Il y a dans votre mémoire, je travaille sur le fichier PDF, qui n'est évidemment pas la manière la plus agréable de lire un mémoire aussi long. C'est un exercice redoutable que de lire une thèse sur écran même si nous pratiquons tous et depuis fort longtemps".
Quel est le reproche ici? Est-ce la faute du candidat si la relecture s'effectue sur écran, le mémoire était-il trop long?
Toute proportion gardée, je relis 8 mémoires d'ingénieurs par an en vue de soutenances. Le format ainsi que l'exigence de précision y est différent bien entendu mais je n'ai jamais imprimé tous les mémoires pour les relire. D'autant plus que dans le cadre d'une thèse le jury a suivi quelque peu le candidat sur un travail bien plus long que 6 mois de stages. La thèse est ici relue par les mêmes personnes qui ont encadré le candidat...
Toujours dans la même veine "regarder en arrière", cette thèse portait sur une analyse d'une industrie contemporaine, donc avec une grille contemporaine. L'un des jurys a demandé si la grille "pourrait s'appliquer à mes compagnies de chemin de fer du 19ème". Pardon ? Si la question avait été "est-ce que la grille d'analyse pourrait s'appliquer à un autre industriel ou à un autre secteur ?", là j'aurais compris la démarche, il s'agissait de généraliser l'étude d'un cas pour l'appliquer dans un autre contexte, ce que je trouve tout à fait cohérent et constructif. Mais là on repart dans le passé, à une époque industrielle totalement différente d'aujourd'hui.

Chercheur ou journaliste?

Autre remarque, autre déconvenue, l'un des problèmes soulevé par le candidat était que dans son travail il était difficile d'entrer en contact avec des acteurs de cette industrie et que même une fois approchés, les interlocuteurs demandaient un anonymat total (ce qui nuit au travail de source et de contradiction bien évidemment). J'imagine que les membres du comité de thèse ont pu suivre les démarches et contacts pris et pu apprécier la véracité de ces informations. Sans attaquer le candidat le moins du monde, l'un des jurys a eu cette petite phrase : "un travail qui relève non seulement d'une recherche mais tout autant voire plus du journalisme. Vous avez été voir des gens et ce que vous avez décrit toute à l'heure en introduction c'est le type de problème de quelqu'un qui se rend sur le terrain et qui essaye de parler à des gens, ce qui ne nous arrive pas lorsque nous restons dans nos bibliothèques, un livre refuse rarement de s'exprimer". Donc si je résume bien ce qui a été dit, c'est que les chercheurs, tout du moins dans les matières représentées ici, sont dans un microcosme avec leurs livres mais ne vont pas à la rencontre d'autres personnes, attitude réservée à priori aux journalistes. Bon, je pousse un peu car je vois bien des domaines où ils n'ont pas le choix (littérature, histoire, langues...) mais je dirais qu'un livre de par sa nature est plutôt un objet du passé. Il rend compte d'une pensée, de faits, de croyances ayant cours au moment de son écriture là où la rencontre fait partie du présent ou tout du moins à un passé très proche (de l'ordre de quelques années sur un travail de thèse). Et voir que ces chercheurs étaient surpris (agréablement à priori) de cet approche me rend perplexe, est-ce que regarder dans le rétroviseur suffit-il pour faire de la recherche qui, par nature, a vocation à améliorer la compréhension et proposer de nouvelles pistes pour le futur.

Les canons académiques

Enfin, dans un espèce de melting pot des remarques précédentes, le dernier jury à prendre la parole a fait un retour sur les règles académiques en attaquant tout d'abord sur des documents du 18 ou 19ème qu'il étudie et considère comme des références, qui ne suivaient pas les règles académiques car elles n'existaient pas encore (coucou captain obvious). Puis ce jury poursuit sur le travail du candidat qui ne suit pas complètement ces règles, au détriment de la qualité d'après lui. Ce qui est d'autant plus complexe à suivre pour un œil externe, c'est que plus tard dans sa prise de parole il reproche pratiquement une approche novatrice car elle ne rentre pas complètement dans le standard académique ni dans les habitudes des agrégés ou philosophes. Donc les chercheurs ne doivent surtout pas s'écarter des cadres déjà définis, pour l'innovation on repassera.

Pas trop de bruits

Un dernier mot sur l'attitude d'un des jurés lors de la soutenance. Celle-ci a duré un peu plus de 2 heures, certes en début d'après-midi mais l'un des jurés a dormi pendant la moitié de celle-ci. Je trouve que c'est un manque de respect total envers le candidat qui vient soutenir son travail effectué durant des années. Je n'ai pas fait de thèse mais tous ceux que je connais et qui en ont fait ont le même avis sur la difficulté de l'exercice, notamment sur la fin. Lors de la soutenance qui survient après le dernier sprint pour tout rendre, tout relire et préparer, j'imagine que j'aurais été dans un état tel que je n'aurais pas supporté une telle attitude. Du coup je ne peux envisager que 2 explications à cela : soit le jury n'en avait rien à faire et du coup s'ennuyait ce qui est déjà grave; soit il l'a fait à dessein pour déstabiliser le candidat et c'est encore pire.

Un dernier mot

Je sais qu'il est plus facile de dire ce qui s'est mal passé plutôt que le bon, surtout sur le Net. Pourtant je crois vraiment qu'il faut plus de chercheurs en France car il faut se remettre en position d'être à l'avant garde de changements, d'avoir des innovateurs plutôt que des suiveurs. Les innovateurs sont peu nombreux, même au sein des chercheurs mais vu la capacité industrielle actuelle en France, la R&D semble un domaine où on pourrait se mettre en ordre de bataille plus rapidement. En France nos labos sont majoritairement publics ce qui est une faiblesse par rapport aux US par exemple car là-bas les labos sont privés et donc leurs subventions sont conditionnées à leurs avancées. Mais cela pourrait également être notre force afin de pouvoir prendre plus de risques sur des approches novatrices sans craindre pour le financement à court terme (mais bon si on voit que ça ne marche pas il faut savoir lâcher aussi).